Une ancêtre à la Tour de Constance ?

Le 22 septembre 1824, Gustave Edouard Folsch de Fels épouse à Nîmes Rose Léa Bruguière (an XI-1882). Elle est la fille d’Alexandre Bruguière (Saint-Chaptes 1758 -Nîmes 1838) et d’Anne Defaux. Sur cette dernière, je ne trouve rien ( pour l’instant) mais le nom et surtout le lieu de naissance d’Alexandre m’intriguent car Anne Bruguière, née Meynier, est l’une des prisonnières les plus célèbres de la Tour de Constance. Elle était de Saint Chaptes. Y a-t-il un lien entre ces deux personnages?

Pour les protestants, la Tour de Constance à Aigues-Mortes (Gard) est l’un des symboles des persécutions qui ont suivi la révocation de l’Edit de Nantes par Louis XIV en 1685. Les fidèles surpris à participer à des assemblées clandestines sont arrêtés, emprisonnés, les pasteurs condamnés à mort. Les femmes ne sont pas épargnées et se retrouvent enfermées dans de nombreuses prisons dont la plus célèbre est la Tour de Constance. Les conditions de vie dans cet édifice construit par Saint Louis en 1242 sont très difficiles. Sans argent ou secours extérieur, c’est la famine.

Grâce au centre de documentation et d’archives du parc National des Cévennes (4) et à l’ACPR ( 5)  je découvre qu’Anne (aussi appelée Marie) Meynier (1705-?), veuve de Pierre Bruguière (1692-<1737)  est la belle-soeur d’Henry Bruguière (1698-1776), le grand-père de Rose Léa. Ce dernier était en 1745 « fermier général des droits et revenus de cette province » – un collecteur d’impôts donc – ce qu’un autre document, antérieur, daté du 17 mars 1733 confirme : il y est présenté comme fermier des équivalents pour le diocèse de Mende (6). Il avait dû monter en grade entre-temps.

Anne est la fille de David Meynier, viguier d’Aigaliers (sorte de juge de première instance) et d’Isabelle Rossel. Son cousin germain Etienne David Meynier, deviendra seigneur de Salinelles, député du Tiers-Etat à la Constituante, maire de Nîmes et finira décapité en 1794. Son neveu, Louis Antoine Bruguière, frère d’Alexandre, sera le premier maire de Saint-Chaptes après la révolution.

Nous sommes donc dans le monde de la petite bourgeoisie cévenole en pleine ascension sociale.

Anne, protestante convaincue, donne le jour en 1726 à Elizabeth sa fille unique. Dès ses 10 ans celle-ci est placée aux frais du Roi dans un couvent du Gévaudan. Est-ce un moyen de la soustraire à une éducation protestante ? D’après une lettre d’Anne Meynier (1), il semblerait qu’il s’agisse aussi d’une sombre affaire de succession. Peu avant sa mort vers 1736, Pierre Bruguière, influencé par son frère Henry, aurait déshérité sa fille au profit de son frère et se serait fâché avec sa femme laquelle se trouva « obligée de quitter la maison« . Henry aurait ensuite intrigué pour que sa nièce soit envoyée au couvent.

Anne Meynier proteste de l’éloignement de sa fille et se plaint des manoeuvres de son beau-frère. En 1741, le Duc de Richelieu accepte qu’Elizabeth soit placée dans un couvent plus proche de Saint-Chaptes et accorde sa sortie en 1743.

Mais dès 1744, Elisabeth abjure sa foi catholique lors d’une assemblée au « désert » (pour la notion de « désert » voire (3)). Prévenu par le curé de Saint-Chaptes ou, selon Anne Meynier,  par Henry – qu’elle accuse de voir d’un mauvais oeil le retour de sa nièce- l’évêque d’Uzès ordonne qu’Elizabeth soit renvoyée au couvent. Celle-ci se cache mais, rattrapée, est enfermée chez les Ursulines.

Sa mère se révolte (5). Elle écrit à Louis Phélypeaux, comte de Saint-Florentin, secrétaire d’État de la « Religion prétendue réformée (RPR)  » sous Louis XV, un mémoire « impertinent »  où elle fait « l’apologie de l’apostasie de sa fille » et donne « ses conseils sur le gouvernement de l’État par rapport à la religion »(2). C’en est trop. Anne est recherchée puis écrouée à ses frais à la Tour de Constance, le 2 juillet 1746.

***

De l’autre côté du mur du couvent d’Elisabeth se trouve la propriété des Trinquelage, famille de notaires. Le sieur Trinquelage (ou Trinquelaigues) a un neveu, Jean, dont Elizabeth a fait connaissance en 1744. Les jeunes gens se plaisent et je ne peux résister au plaisir de copier la suite :

trinquelaige

Source : (1)

« Elizabeth fût obligée de sortir du couvent pour faire ses couches et n’y est plus retournée depuis »(2)

Depuis sa prison Anne Meynier est ravie. Elle et la famille Trinquelage donnent leur consentement au mariage. Cela rend difficile les poursuites contre Jean qui finit par être condamné à donner 50 livres aux pauvres de l’hôpital d’Uzès pour avoir rendu Elizabeth enceinte. Charles, fils naturel du couple, naît en 1747 et les parents finissent par se marier.

Après avoir été l’une des égéries des prisonnières de la Tour, Anne semble plus docile. L’intendant assure, le 4 janvier 1752 qu’elle a souvent témoigné son repentir. Elle est libérée par lettre de Rappel le 23 janvier 1752.

Son petit-fils a 7 ans.

Sources:

  • (1) Jean Gabriel Pieters avec Anne Ancelin  » Elisabeth Bruguière une protestante au couvent« , Le Lien des Chercheurs Cévenols- LCC n° 168.
  • (2) Charles Sagnier « La tour de Constance et ses prisonnières » Lacour ed, Nîmes, 1996 et  la Revue « Itinéraires protestants », tome 2, page 289
  • (3) Site du Musée du Désert
  • (4) Merci au Centre de documentation et d’archives du Parc National des Cévennes
  • (5) Un grand remerciement aussi à l’Association pour la conservation du Patrimoine et de la Ruralité (ACPR) de Saint-Chaptes pour l’aide apportée par ses adhérents pour l’établissement de la généalogie Bruguière.
  • (6) Charles Porée « Le Consulat et l’administration municipale de Mende : (des origines à la Révolution)« , Librairie d’Alphon, Paris, 1901.
Advertisements

2 commentaires sur « Une ancêtre à la Tour de Constance ? »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s