Jean (1720-1790) et Thérèse « Marguerite » Fraissinet (1723-1778)

Jean est le premier Fraissinet à s’installer à Marseille en 1748 (1). C’est la fin de la guerre de succession d’Autriche qui laisse la marine française affaiblie mais le commerce  maritime français épargné pour l’essentiel. Jean saura tirer parti de la paix revenue. Il est le fils d’Antoine Fraissinet (1693-1760) et de Jeanne Boichon (1692-1782).

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Intérieur du port de Marseille par Joseph Vernet (1714-1789) Musée du Louvre. Paris

Il vient du Languedoc, plus exactement de Sète où son père possède un florissant négoce (article sur Antoine à venir).

Au XVIIl’ siècle le négociant est un homme polyvalent qui fait aussi de l’armement, de la banque, de l’assurance et parfois même, commandite l’industrie. Jean est lui-même négociant. Comme de nombreux Fraissinet, Jean est envoyé en dehors de la base géographique familiale (Sète) afin d’étendre le réseau commercial. A Marseille au milieu du XVII eme siècle, il s’associe aux frères Pierre et Henry Deveer, deux amstellodamois avec qui il partage la direction de « Deveer frères & Fraissinet ». Cette firme renforce des liens préexistants entre la maison Antoine Fraissinet de Montpellier et la maison A. Deveer d’Amsterdam. Forte de ces relations, elle connaît une réussite rapide et figure dès le début de la décennie 1750, aux premiers rangs du commerce marseillais. Au décès de Pierre Deveer, en 1754, la collaboration se poursuit avec sa veuve à travers la création de la maison Veuve Deveer & Fraissinet.  En 1756 Jean crée une filiale à Livourne  mais la guerre de 7 ans commence. Elle aura une forte incidence sur le commerce  puisque l’entreprise fait faillite en 1763 malgré l’arrêt des hostilités cette année là. La maison de Marseille reste très proche de celle de Sète, l’étroitesse de leurs relations se manifestant par la corrélation de leurs difficultés en 1763 quand la faillite de Jean Fraissinet correspond à celle de la maison de son frère Marc à Sète.

Le passif qui s’élève à 637.000 livres révèle une importante maison aux activités nationales et internationales dont le champ d’activité s’étend de la Méditerranée (l’Egypte, Gênes, Sète, Barcelone, Livourne (Jean s’y installe quelques années vers 1756-1758) à l’Atlantique et à la Manche (Cadix, Bordeaux, Rouen) mais surtout à la Mer du Nord (Dunkerque, Amsterdam, Hambourg) et jusqu’à Saint-Pétersbourg (2)

Localement, Jean Fraissinet est en lien avec d’autres négociants protestants:

  • Jean Baux (1716-?), négociant marseillais d’origine Castraise, qui épouse en juillet 1750 Constance Fraissinet (1733-1801), soeur de Jean.
  • Les frères David et Roger Roux, présents en mai 1749, lors de son mariage.

Marc Fraissinet (1732-1801), frère de Jeanvient le rejoindre à Marseille en 1778, avant de retourner à Sète lors de la Révolution.

A Marseille, la population protestante compte environ 2000 personnes en 1785 (pour une ville de 100 000 habitants) (3). Les protestants sont très soudés et se retrouvent non seulement dans les maisons particulières pour célébrer le culte (depuis la révocation de l’Edit de Nantes  les temple sont interdits et/ou détruits) mais aussi au sein de la loge Saint Jean d’Ecosse dont les ramifications européennes et levantines permettent de tisser et de renforcer de nombreux liens commerciaux (4).

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Initiation d’un apprenti maçon au XVIIIeme (d’après Gabanon, 1745) .

En font partie Jean Fraissinet et beaucoup d’autres parmi lesquels je relève Jean-Christophe Hornbostel, Louis Tarteiron de Sète, vénérable depuis 1767, Jacques Seimandy, David Baux, François-Philippe Folsch, Jean Romagnac, Henry Roullet  (4) et (5).

 Cette loge ambitieuse apparaît comme la loge du négoce international, où se rencontrent les hommes les plus influents de la Chambre de commerce, les représentants en vue de l’élite économique régnicole et étrangère. Sous leur impulsion, elle calque son dispositif, ses réseaux sur ceux du port… L’expansion commerciale et l’expansion maçonnique voguent de conserve, les supports de la première soutiennent la seconde, comme les difficultés de l’une contrarient le succès de l’autre. Saint-Jean d’Ecosse est à l’unisson du négoce marseillais jusque dans sa magnificence matérielle, son temple est l’un des plus richement ornés du siècle (5).
Loges filles de Saint-Jean d’Ecosse à l’étranger et dans les colonies: Avignon, Cap Français (Haïti), Constantinople, Gênes, Malte, Palerme, Saint-Pierre de la Martinique, Salonique, Smyrne.

Jean se marie avec sa cousine-germaine Thérèse « Marguerite » Fraissinet (Sète 1723-Marseille, 1778). En la circonstance, Marguerite Fraissinet se voit doter de 20.000 £t de la part de ses parents et de 10.000 £t de Pierre Deveer, chez qui est signé le contrat de mariage.  Marguerite est la fille de Jean Isaac Fraissinet (1690-1749)  et d’Anne Gervais.

Les mariages entre cousins sont fréquents dans le milieu protestant et les mariages  Fraissinet ne font pas exception à la règle. Ce qui est intéressant ici c’est que le mariage est célébré dans l’Eglise catholique Saint Martin de Marseille  (maintenant rasée pour faire place à la rue Colbert) le 7 mai 1749.

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Eglise Saint Martin de Marseille avant sa démolition en 1887 Par Rivalette — Travail personnel. Wikimedia

Comment expliquer cela  puisque les Fraissinet sont des protestants convaincus ?

Après la révocation de l’Edit de Nantes, les protestants ont dû faire le choix d’émigrer dans les pays dits  » du refuge »  ( Pays-Bas, Angleterre, Prusse, Suisse ) ou de se convertir sous peine de persécution ou de mort. Contrairement à une légende familiale (plusieurs personnes m’ont dit que notre branche de la famille avait trouvé refuge en Hollande), c’est la deuxième solution qui est retenue par les Fraissinet de Sète, puis de Marseille (certains de Montpellier partiront effectivement aux Pays Bas). Ils deviennent ce que l’on appelle les Nouveaux Convertis ou bien des « ex adeptes de la R.P.R » (Religion Prétendument Réformée). Cette conversion n’est que de façade : parents, parrains et marraines n’assistent pas ou peu  au baptême de leurs enfants à l’église. Ce qui entraîne des mesures de rétorsion de la part des clercs catholiques. En particulier, le refus de conférer la qualité de  parrain ou marraine ou un refis de sépulture au cimetière catholique.Un permis d’inhumer doit souvent être demandé aux autorités municipales et un cimetière est réservé aux protestants étrangers et R.P.R.

Ainsi:

  • Marguerite Thérèse est  baptisée à l’église Saint Louis de Sète en l’absence de ses parents le 19 avril 1723. Deux personnes représentent le parrain, Isaac Fraissinet, et la marraine, Marguerite de Montguiran, absents eux aussi.
  • A l’inverse le parrain et la marraine de Jean Fraissinet – Jean Boichon (grand-père maternel)  et Françoise Bousquet (grand-mère paternelle) – ne sont pas retenus lors du baptême de Jean, le 23 février 1720, en l’église Sainte Anne de Montpellier car « Nouveaux catholiques »
  • A la mort de Thérèse Marguerite, le 30 septembre 1778, Jean son mari doit présenter une demande de permis d’inhumer car elle est considérée comme protestante (5)…
Les protestants étrangers furent d’abord seuls à bénéficier (du cimetière). Plus tard, en vertu de l’articte 13 de la déclaration royale du 9 avril 1736, les protestants originaires de France furent soumis au même régime et le même cimetière servit pour les uns comme pour les autres. Ce cimetière se trouvait, au XVIIIe siècle, derrière les Accoules. La liste des personnes inhumées entre 1727 et 1788 a été conservée.

Jean décède le 7 juin 1790 à Marseille laissant quatre enfants de son mariage avec Marguerite:

  • Antoine Pierre (1749-1808) père d’Henry Fraissinet, grand-père d’Adrien.
  • Jeanne (1751-1784) épouse de Nicolas Suenson
  • Jean-Marc  (1752-1816)  qui succède à son père à Marseille, époux d’Anne Françoise Bellard (1765-1841). Ils sont les grands-parents de Clotilde Baccuet, épouse d’Henry Fraissinet et mère d’Adrien Fraissinet.
  • Jacques-Marc (1753-1833) s’établit aux Pays-Bas après son mariage avec sa cousine  Elizabeth Fraissinet Van Arp (1765-1827)

 

Sources

(1) Lionel Dumond, « Maisons de commerce bas-languedociennes et réseaux négociants méridionaux : l’exemple des Balguerie et des Fraissinet (xviiie-xixe siècles) », Liame [En ligne], 25 | 2012, mis en ligne le 05 décembre 2012, consulté le 25 janvier 2017. URL : http://liame.revues.org/282 ; DOI : 10.4000/liame.282

(2)   Eliane Richard, « Un siècle d’ascension  sociale : Les Fraissinet »

(3) Puget Julien, « Les négociants marseillais et la fabrique urbaine, entre désintérêt immobilier et implication politique (1666-1789)‪ », Rives méditerranéennes, 3/2014 (n°49), p. 141-158.

(4) Pierre-Yves Beaurepaire, « Saint-Jean d’Ecosse de Marseille », Cahiers de la Méditerranée [En ligne], 72 | 2006, mis en ligne le 17 septembre 2007, consulté le 25 janvier 2017. URL : http://cdlm.revues.org/1161

(5) Bulletin du protestantisme français (Vol. 59) Janvier-Février 1910. Internet archives

 

 

A la recherche d’Albert de la Noë (1)

Sur le cahier de l’oncle se trouve mentionné Albert de la Noe fils d’Antoine Olivier Aubry de la Noe (1789-?) et de Louise Adelaïde Duprey de Mesnillet (1794-1852). Il épouse « Marie Rossignol d’Astorg » de la « lignée des Hohenzollern ». Diable ! Qu’est donc devenue cette tête quasi couronnée ? On n’en n’a plus jamais entendu parler dans la famille.

Voici les témoignages recueillis:

  • Un oncle me parle d’un deuxième mariage d’Albert avec une rastaquouère, une fille Guzman, parente avec l’ancien président du Vénézuela, après la mort de Marie.
  • Une tante me dit que le portrait de cette nouvelle femme était sur la cheminée de Sophie de la Noë, soeur d’Albert, et qu’elle l’a brisé dans un moment de rage.
    L’aëule Sophie a la réputation d’avoir été farouchement légitimiste. Toutes les interprétations sont possibles: la nouvelle femme était-elle une mésalliance ? Que s’est-il passé et qu’est devenu Albert? Apparemment il est mort avant son cousin germain Jules Aubry de la Noë et sans enfants puisqu’il lui a transmis ses titres (dixit le cahier de l’oncle) en 1885.

Je pars en quête d’Albert. Je n’ai qu’une photo.

Albert Aubry de la Noë ©ihaynes

Albert Aubry de la Noë ©ihaynes

 

D’où vient l’expression rastaquouère ? D’après le dictionnaire, « un rastaquouère est, essentiellement au XIXème siècle, un personnage exotique étalant un luxe suspect et de mauvais goût ». Wikipedia nous apprends ensuite que le terme rastaquouère a été utilisé lors de la montée de la xénophobie en France au cours du XIXeme siècle. Ça cadrerait avec un mariage avec la fille de Guzman Blanco riche sud-américaine habitant en France avec son père…

Résultat des recherches sur Guzman

Oui Antonio Guzmann Blanco a été président du Vénézuela et même trois fois de 1870 à 1877, de 1879 à 1884 et de 1886 à 1888. Il était franc-maçon, farouche partisan de réformes et apparenté à Bolivar. Voici ce que je trouve dans l’Encyclopédie universelle (1)

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Martin Tovar Y Tovar. Antonio Guzman Blanco. Oleo sobre Tela. inisterio de Relaciones Exteriores. 1880.

« Chef du Parti libéral, il prend le pouvoir en 1870 et se fait élire président constitutionnel en 1873. Pendant dix-huit ans (1870-1888), il est le chef absolu du Venezuela, exerçant le pouvoir directement ou par l’intermédiaire de dirigeants dévoués. Antonio Guzmán Blanco sort le Venezuela de la guerre civile et de la stagnation économique et l’engage sur la voie de l’ordre et de la modernisation. Il fait construire des bâtiments publics, des voies ferrées et des écoles. Caracas, modernisée, devient le centre du nouveau réseau télégraphique, portuaire et routier. Le dictateur parraine la création d’écoles publiques, restaure le crédit public, subventionne l’agriculture, développe le commerce international et prépare le pays à son entrée dans l’ère du progrès. Farouchement opposé à l’Église, il instaure l’école laïque, le registre d’état civil et le mariage civil. Il supprime les couvents, confisque leurs biens et proclame la liberté religieuse pour les non-catholiques. Antonio Guzmán Blanco a recours à la violence pour éliminer l’opposition. Les libertés civiles sont restreintes et la presse bâillonnée. Peu d’actions sont entreprises pour améliorer le sort des masses. En outre, le dictateur amasse une fortune personnelle sur les caisses de l’État, profitant des négociations d’emprunts avec des banquiers étrangers. Il passe une grande partie de ses années au pouvoir en Europe, où il fréquente l’aristocratie. Au cours de l’une de ces visites, en 1888, un coup d’État l’évince du pouvoir. Il passe les dix dernières années de sa vie à Paris. »

 

Il a donc vécu à Paris,  il est donc possible que certains de ses enfants y aient rencontré des français et les aient épousés. Cependant, vérification faite, contrairement au bruit qui circule dans la famille, aucune fille Guzman Blanco n’a épousé Albert Aubry de la Noë. Je finis par trouver qu’un marquis Marie Anne Joseph Samuel de Noé a bien épousé l’une des filles de Guzmann Blanco, Mercedes Louise, mais il n’a rien à voir avec la famille (Attention: il existe trois familles à ne pas confondre : de Noé, de la Noé et Aubry de la Noë). Par la même occasion, je trouve enfin la date de décès d’Olivier Frederic Aubry de la Noë, père d’Albert, à Paris en 1861.
Puis je trouve que Jules « Albert » est témoin de la naissance de son neveu Louis Antoine Aubry de la Noë, fils de Sophie, toujours 1861 à Bordeaux où il est âgé de 20 ans et exerce la profession de commis des Messageries maritimes.
Le mystère d’Albert et de la rastaquouère reste entier, affaire à suivre donc

 

Sources:

(1) In Universalis, « GUZMÁN BLANCO ANTONIO – (1829-1899) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 10 août 2015.