Henry Fraissinet (1794 – 1866)

Remontons une génération pour nos intéresser au père d’Adrien Fraissinet, Henry.

Il est né à Livourne le 10 juillet 1794, septième d’une famille de neuf enfants. Ses parents Pierre Antoine Fraissinet et Claire Chaix se trouvent dans cette ville depuis 1792 environ. Pierre-Antoine y a rejoint son frère, Jacques Marc (1757-1833), négociant royal et époux de l’une  de ses cousines Elisabeth Fraissinet Van Arp (1765-1827). Nous sommes en pleine Terreur, Jean-Marc (1752-1815) frère d’Antoine et de Jacques Marc, armateur et négociant est enfermé au fort Saint Jean.  Marseille est déclarée « ville sans nom » le 6 janvier 1794 et sa franchise portuaire abolie le 31 décembre 1794. De nombreux négociants, pourtant favorables à la Révolution mais opposés à ses excès ont fui la ville et trouvé refuge en Italie, notamment à Gênes et Livourne en ce qui concerne les protestants car on y bénéficie de la liberté de culte. Le grand-père d’Antoine, Jacques Marc et Jean Marc,  Jean Fraissinet (1720-1790), négociant associé aux frères Deveer, y a d’ailleurs ouvert un comptoir vers 1756-1758.

Henry est baptisé dans l’église anglaise protestante le 13 juillet 1794. Son parrain est Henry  Holit, négociant , et sa marraine Sophie de Petembery comtesse de Menyden. Je ne trouve aucune information sur ces deux personnages. Notons que deux petites filles Fraissinet décèdent à Livourne l’une en 1801, l’autre en 1804 sans doute des cousines d’Henry. Elles sont enterrées au cimetière anglais.

Port-franc, Livourne est la tête de pont marchande des Médicis en Méditerranée depuis le XVI ème siècle. Les « lois livournaises » prévoyaient l’immunité, des privilèges et des exonérations en faveur des marchands quelle que soit leur provenance et la liberté de culte. Cosmopolite, active, en cette fin du XVIII ème siècle, Livourne commerce avec toute la Méditerranée et, pour les Provençaux, sert d’étape vers Alexandrie et/ou vers le Maghreb (1). L’armée française entre dans la ville le 27 juin 1796 et  Livourne devient ensuite chef-lieu du département français de la Méditerranée (1808-1814).

français sur la place d'armes de Livourne

Arrivée des français sur la place d’Armes de Livourne 27 juin 1796

 

La petite enfance d’Henry  se déroule donc à Livourne puis à Alger où son père est consul de Hollande et où naît, en 1799, sa petite soeur Suzette qui deviendra une célébrité familiale. Alger est alors une ville réduite à la kasbah et à un port d’où partent outre des « barques » commerciales, les chebecs , navires corsaires légers qui abordent les navires, les pillent et  vendent équipage et passagers sur les marchés aux esclaves d’Istanbul et  de Tripoli.

Alger 1790

Alger 1790. Source : mesidéesdecadeaux.com

La famille se fixe a Marseille en 1808 après la mort de Pierre Antoine et Henry entre au collège de Sorèze , catholique, mais qui accueille volontiers les fils de la bourgeoisie protestante marseillaise.  Il sera fréquenté par un nombre si important de Fraissinet que les bons pères finiront par leur attribuer des numéros (2).

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Abbaye-école de Sorèze . By Havang(nl) – Own work, CC0

Le Collège de Sorèze
• En 1682, Dom Jacques de Hoddy ouvre une école, appelée « séminaire », pour les enfants de familles de nobles peu fortunés… En 1757, Dom Victor de Fougeras met en application le plan d’étude : l’école de l’abbaye acquiert alors un grand renom en matière d’enseignement. Parmi les matières enseignées (en français, ce qui était rare à l’époque), les mathématiques et les sciences tiennent une grande place ainsi que les arts (dessin, peinture, écriture, musique, danse), l’équitation, l’escrime, la natation et les cours de fortifications. Cette notoriété lui vaut, en 1776, d’être érigée par Louis XVI comme la première des douze écoles royales militaires du royaume. Ces établissements forment les futurs officiers des armées.
• Pendant la Révolution,  François Ferlus, directeur de l’école, rachète les bâtiments et maintient l’activité scolaire.
• En 1854, le père dominicain Henri-Dominique Lacordaire prend la direction de l’école.  Les dominicains resteront jusqu’en 1978.
• Devenue mixte au cours des dernières années, l’école, qui restait une des plus anciennes d’Europe installée dans les mêmes bâtiments sans discontinuité, a dû fermer ses portes en octobre 1991.

Source : Tarn.fr

La nébuleuse commerciale Fraissinet est en pleine activité et la famille a des intérêts  dans le nord de l’Europe bien sûr, mais aussi en Algérie, en Inde et en Bosnie. Est-ce en contemplant tous ces bateaux qu’Henry prend le goût des voyages ?

Embarqué sur la Victorieuse (1811)  et la Médée (4 février 1812) comme aspirant de 2nd classe (certificat 15 janvier 1812) , il est sous-officier dans la 1ère légion, 1er bataillon de la garde Nationale de 1814 puis officier de marine marchande dès 1816 (3).

  • La Victorieuse : corvette de guerre, petit trois mâts rapide à gréement carré qui participera 19 ans plus tard à la conquête de l’Algérie.

  • La Médée: frégate de guerre lancée en mai 1811 et abandonnée en 1849. Quand Henri y embarque, elle est commandée par Meynard de la Farge

Henry travaille alors pour le compte d’armateurs marseillais ou bordelais qui sont souvent les mêmes négociants dont le navire transporte les marchandises. C’est l’époque des derniers grands navires à voile dont « Le Belem » est l’un des rares exemplaires restant. A partir du milieu du XIX ème siècle, ils seront remplacés par les navires à vapeur.

Belem 1

Le Belem. Photo : Agnès Méchin

Belem 5

Le Bélem, détail. Photo : Agnès Méchin

 

Les archives Fraissinet (3) permettent de retracer les principaux  voyages d’Henry sur des navires ressemblant au Belem:

Navire : « Les trois frères »:

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Les Trois frères @musées d’art et d’histoire de La Rochelle, Max Roy

  • Marseille – Batavia – Marseille (13 avril 1818 – 5 septembre 1819) (2).
  • Marseille. Ile Bourbon ( La réunion) Marseille  11/12/1820-23/04/1822
  • Marseille-Sumatra-Ile Maurice – Marseille 1823/1824.

Navire : « Cygne ».

  •  Gibraltar, Buenos Ayres, Chili, Pérou,  Panama
  • Alexandrie (octobre 1828-mars 1830)
  • Calcutta (1831)

Ce ne sont pas des voyages de tout repos. Il faut compter avec les pirates, les naufrages,  les maladies en particulier la fièvre jaune et les multiples avaries. C’est ainsi qu’au retour de Sumatra , Henry essuie une terrible tempête qui arrache les voiles. « Les Trois frères » chargé de poivre pour le compte des frères Rabaud de Marseille, doit être réparé à l’île Maurice. La dispute qui s’en suivra avec les assureurs fait l’objet d’un article de jurisprudence de droit des assurances maritimes (4).

En 1818 , en pleine Restauration, Henry est naturalisé français ( Pierre Antoine, son père, ayant été diplomate pour le compte des hollandais, Henry ne possédait plus la nationalité française).

Agé de 29 ans, il épouse à Marseille, le 3 avril 1824, Clotilde Baccuet qui en a 19 .

Clotilde est sa cousine issue de germain: fille d’Henriette Fraissinet et petite-fille de Jean-Marc Frassinet, l’oncle d’Henry.  Ils auront  10 enfants dont Adrien  (quatre meurent en bas-âge). Avec le couple formé par sa soeur Suzette et Marc-Constantin Fraissinet (13 enfants), Henry et Clotilde seront les plus prolifiques de cette génération.

Reconnu pour son expertise maritime, Henry est consulté par la municipalité  sur les projets de rénovation du port de Marseille (1842).

Attentif au développement de la navigation à vapeur  (son beau frère Marc-Constantin fonde la Compagnie Marseillaise de navigation à vapeur en 1836) , il remarque que ces navires manquent cruellement de remorqueurs pour entrer à Marseille. Henry fonde alors en 1853,  l’ « Entreprise de remorquage par bateaux à vapeur Société Henri Fraissinet et Cie» qui devient « Compagnie générale de remorquage à vapeur » en 1862.

 

Il meurt au 100 rue Sylvabelle, Marseille,  le 28 février 1866. Il semblerait que l’un des navires à vapeur de la compagnie Fraissinet ait porté son nom en 1903. Je n’en suis pas sûre car l’un de ses beaux-frères, frère de Marc Constantin Fraissinet,  se nommait également Henri.  Né en 1788 et mort en  1851, il était négociant à Split.

Eliane Richard (2) nous apprend que la rue Sylvabelle était colonisée par les familles protestantes « Au 67, les Baccuet, au 85 les Bruniquel, au 87 les Baux, au 100 trois Fraissinet et la veuve Chevalier née Fraissinet… (il s’agit d’Henriette Fraissinet 1791-1872, une soeur d’Henry), au 110 toujours les Fraissinet, au 116 des Rouffio etc… »

100 rue Sylvabelle a

Marseille : 100 rue Sylvabelle. Source: carte Google 2016

 

Références:

(1) Guillaume Calafat, « Être étranger dans un port franc. Droits, privilèges et accès au travail à Livourne (1590-1715) », Cahiers de la Méditerranée [Online], 84 | 2012, Online since 15 December 2012, connection on 08 July 2016. URL : http://cdlm.revues.org/6387

(2) Eliane Richard « Un siècle d’ascension sociale: les Fraissinet ». Provence historique. 1985.

(3) Fond Guy Fraissinet . Archives de Marseille.

(4) Journal de jurisprudence commerciale et maritime  Tome VI 1825 . 1ere partie. 

Fimbel : Le carnet noir (3)

A la lecture du carnet noir je suis frappé par la faible importance des événements historiques nationaux à peine mentionnés.
Dans son petit village d’Hattstatt, Francois Xavier (1779-1852)  a traversé:
– La révolution de 1789. « En 1788 le froid fut à nouveau tel que le Rhin gela et qu’on le traversa en chariot pour atteindre Vieux-Brisach. La même année débuta la Révolution française. »
– La guerre contre l’Autriche en 1792. Pas de mention.
– La fin de la campagne de russie et l’arrivée des cosaques venus en renfort des autrichiens (1804). Pas de mention.
– La confédération du Rhin (1806-1813)
« Forgeage pour les troupes alliées que moi, Xavery Fimbel, forgeron à Hattstatt, ai livré et fait quotidiennement: Le 29 juin 1811 j’ai livré 50 nouveaux fers à cheval à 15 sols l’unité…..37*10c
Le 30 juin j’ai posé 10 fers, 8 de la commune …3*10c
Le 31 juin j’ai posé 18 fers pour les cuirassiers. Ils sont de plus venus chercher du pain et du vin. 4 morceaux de la commune……………………………..7*8c
Le 4 juillet j’ai posé 2 fers……1*10 »

– Le complot de la charbonnerie à Colmar tout proche. Pas de mention.
– Le réaménagement du cours du Rhin ( 1820-1846). Pas de mention.
– La restauration. Pas de mention.
– L’arrivée de Napoléon III. Pas de mention.

Son fils, Ignace (1817-1866) est plus bavard et mentionne lui la crise économique grave de 1847 qui déboucha sur des émeutes de la faim durement réprimées.
« Description 1847
La hausse des prix a continué en 1847 jusqu’à ce que le quart de blé ait augmenté jusqu’à 55 francs. Et ainsi l’un après l’autre – une miche de pain noir coûtait 26 sous, et les pommes de terre sont montées à 15 francs. De plus la même année chez nous les vignes ont gelé, fin 1846 le 9 et 10 décembre, en une nuit, mais le deuxième [Gelend??] est resté bon, et au printemps il y a eu tellement de semence, on avait jamais vu les vignes si hautes. Mais ce qui s’est passé c’est que comme on a eu un si bon printemps, déjà en mai il a fait plus chaud que le plus chaud des étés. Et le 29 mai il y a eu un lourd orage et de midi à 2 heures la grêle est tant tombée, de mémoire d’homme on n’avait pas vu tant de destruction et de perte. Après la récolte tout est devenu bon marché. La miche de bain a baissé à 7 sous et les pommes de terres à 18 sous. Chez nous il n’y a eu que très peu de vin, mais de bons fruits et il y a eu plein de nourriture et il n’y eut pas d’hiver froid. »
Les élections de 1848 et la naissance de la seconde république sont mentionnées par «  En l’an 1848 le 24 février nous sommes devenus une république, il y a eu de grandes émeutes dans le pays parce que comme le pays a beaucoup de dettes tous les citoyens ont dû payer 9 sous, dans tout le pays. »

 

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Fontaine Sainte Colombe construite en 1845 alors que François Xavier et Ignace Fimbel vivent au village.                                         Source: Ralph Hammann CC BY-SA4.0 http://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0 via Wikimedia Commons

La préoccupation économique, le souci de la dépendance aux récoltes restent constants et prévalent sur la politique.

« Ensuite il y eut à nouveau des élections, le 13 mai 1849 pour 700 députés qui partirent à Paris et sont payés 4000 francs par an. Louis Napoléon a été élu président du peuple. La même année, il y eut pas mal de blé, beaucoup de foin et de légumes et du vin mais en quantité négligeable.
1850 la même année qu’en 1849 il y eut suffisamment de tout sauf de pommes de terre qui sont devenues noires. Il y eut du vin mais pas tellement et ça a peu convenu.
1851 fut une mauvaise année, une année infernale, il plut tout le temps, tout ce qui a poussé était faible et les pommes de terres étaient à nouveau noires. Il y eut du vin mais aussi peu qu’en 50. 1852 et 1853 furent en tout point comme les deux années précédentes, la dernière cependant était encore plus humide. Le foin et les fruits n’ont pas pu être rentrés à cause de l’humidité, mais les pommes de terre ont bien poussé, et le vin est devenu un peu meilleur, à peu près comme celui de 1849, mais en très petites quantités parce que les vignes fleurirent mal à cause de la pluie. La même année Louis Napoléon fut fait empereur. »

En définitive on n’apprend malheureusement rien sur les fêtes de famille, la vie du village d’Hattstatt, les relations avec les voisins, les protestants ou  les autorités locales. On perçoit seulement la dureté de la vie et  la dépendance totale à l’agriculture locale.