Jacques Aubry seigneur de la Noë, un mystère

Le document familial est très silencieux sur Jacques Aubry et dit seulement qu’il laissa de nombreux bâtards. Il donne la date approximative de sa naissance, 1670, celle de son mariage avec Marie Madeleine Binet : le 23 septembre 1708. Il n’en donne pas le lieu et nous savons, par l’acte de mariage de son fils qu’il était décédé, ainsi que sa femme, en 1753. La seule chose clairement établie est donc la filiation avec Joseph Etienne et l’existence de l’union Aubry – Binet.

A la recherche d’informations sur Jacques Aubry Delanoë

D’après (Montjouvent, 2005; EGV, 2013), il faut se méfier des nobiliaires de Borel d’Hauterive (1897) et de Viton de Saint Allais (1836) trop complaisants.

Que nous apprennent les ouvrages «recommandés » par ces manuels sur Jacques Aubry ? Chaix d’Est Ange (1897) et Jouglas de Morenas (1973) mentionnent Jacques et son mariage avec Madeleine Binet le 23 septembre 1708 mais sans en donner le lieu. Toujours selon ces livres, les parents de Jacques, Philippe et Marie Thiment, se sont mariés à Saint Sylvain (Calvados) en 1662 et son père, Philippe, y est mort en 1708.

On peut donc faire une première hypothèse selon laquelle Jacques serait né à Saint Sylvain et se serait marié soit dans cette ville, soit à Caen. Or l’épluchage des BMS de Saint Sylvain (où se trouve une importante communauté protestante) et de Caen pour la période 1660-1710 ne donne rien, sachant que, comme nous l’avons dit, les registres comportent de nombreuses lacunes. Le contrôle des actes de Caen pour 1708 n’est pas disponible et il n’y a pas de trace de contrat de mariage sur ces années là à Saint Sylvain. Les tables spécifiques concernant les contrats de mariage ne commencent qu’en 1720 pour cette ville et à peu près à la même période pour les différents notaires de Caen. Enfin il y a un trou dans les répertoires du tabellionage de Caen entre 1678 et 1719. Pour essayer de surmonter cet obstacle, j’ai relevé systématiquement tous les documents comportant le nom Aubry. L’archiviste des AD du Calvados m’a affirmé qu’Aubry n’est pas un nom du Calvados mais plutôt de l’Orne, les Aubry devraient donc être plus faciles à repérer.

Les noms Aubry ou Binet n’apparaissent pas dans les contrôles des actes pour cette période : pas de testament, vente, acquisition ou autres contrats, rien ou presque. Un Jacques Aubry meurt le 26 octobre 1661 à Saint Sylvain et est inhumé dans l’église. Il est sieur de la Courbis, greffier du baillage de St Sylvain et trop vieux pour être le père de Joseph (mais il pourrait être un grand-oncle ou un grand-père). Il y a aussi un testament de Pierre Aubry en faveur de Marie Elisabeth Aubry, sa cousine, le 24 septembre 1708 à Caen mais pas de trace de Jacques. Les AD du Calvados conservent le Fond Carel du nom d’un érudit du XIX ème siècle qui s’intéressa aux familles de Caen. On y trouve la famille Binet mais rien sur Marie Madeleine.
On pourrait donc faire l’hypothèse que la vie de Jacques s’est déroulée ailleurs, mais où ? Intéressons nous aux parents de Jacques pour essayer d’en savoir un peu plus.

Une filiation incertaine

Les nobiliaires ne sont pas d’accord entre eux quand à la filiation de Jacques

Hypothèse 1 : Pour Chaix d’Est Ange (1897), Jouglas de Morenas (1973) et le document familial, Jacques est le fils de Philippe Aubry lui-même fils de René 1 Aubry, sieur de la Barrière, annobli par l’achat d’une charge de conseiller secrétaire du Roi le 30 janvier 1676. Les armes de la famille sont « de gueules à trois pals d’or ». Philippe aurait épousé à Saint Sylvain par contrat du 28 août 1662, passé devant Isaïe le Bourgeois et Jacob Morice, tabellions royaux, Marie Thiment, fille de Pierre Thiment, et d’Anne Languille. Aux AD du Calvados, les minutes des tabellions de Saint Sylvain n’existent plus pour 1662.

Hypothèse 2 : Pour Favre-Lejeune (1986), dans un article trouvé dans le dossier des AD de la Manche consacré à la famille Aubry, Jacques est le petit-fils de Philippe et le nom de ses parents est inconnu.

Hypothèse 3 : Pour Mergnac et al (1993) Jacques est bien le fils de Philippe mais celui-ci n’est que l’arrière-petit-fils de René 1 Aubry. Les auteurs affirment la filiation suivante : René 1, conseiller secrétaire du Roi, marié à Marguerite Berrier eut plusieurs enfants dont René

Ce qui pose question est que ces ouvrages citent les mêmes sources en ayant des conclusions différentes.

L’existence de René 1, René 2 et René Alexandre est bien documentée,

Les dates (puisqu’on suppose que Jacques est né vers 1670) semblent positionner davantage Philippe comme fils de René 1 qui est receveur au grenier à sel du Mans au début de sa carrière (Dornic, 1968). On peut donc faire l’hypothèse que Philippe a pu commencer à travailler dans la région du Maine où résidait son père René 1 et où serait né Jacques.

Dornic (1968) dit que Philippe faisait partie de la famille de René (sans pouvoir préciser la filiation) et qu’il était trésorier et procureur du Duc de Mayenne en 1670 soit au moment de la naissance supposée de Jacques. Philippe est aussi mentionné par Grosse-Duperon (1908) comme « trésorier général de Monseigneur le duc de Mazarin en 1674. » Le Duc de Mayenne et le Duc de Mazarin sont les mêmes : Armand-Charles de La Porte de La Meilleraye, duc de Mayenne, puis duc de Mazarin époux d’Hortense Mancini nièce de Mazarin. Cela est cohérent avec l’histoire de Louis Berrier qui gérait le duché de Mayenne pour le compte de Colbert, protégé de Mazarin avant la mort de ce dernier et en profitait pour promouvoir sa famille (Dessert, 1984).
Reste à chercher Philippe en Mayenne où à Paris puisque le Duc y séjournait, donc Jacques sans doute aussi.
Au Mans, je ne trouve aucune trace de Jacques dans les actes de baptème catholique disponibles. A Mayenne de 1662 à 1680, aucun Aubry n’est mentionné dans les actes de la paroisse Notre Dame. Il existe aussi une communauté protestante à Laval (actuel chef lieu de la Mayenne). Ses registres BMS ne mentionnent pas la famille Aubry, pas plus que ceux de l’église catholique Saint Vénérand.

A Paris, pas de Jacques ou de Philippe Aubry mais :
Philippe Aubery, demeurant rue des Petits-Champs, paroisse Saint-Eustache, reprend le fief de Moncé-en-Saonois le 7 mai 1672 et donne le dénombrement le ll juin. Moncé-en-Saônois se trouve à 25 km de Savigné l’Evêque où Louise Berrier, femme de René 1 est décédée. Il pourrait y avoir un lien entre ces deux événements.
Une insinuation au Châtelet de Paris fait part d’une donation, le 12 juillet 1679, par Philippe Aubery, seigneur baron de Montlart et trésorier des maison et affaires du duc de Mazarin, demeurant en l’hôtel de ce dernier, rue Neuve des Petits-Champs, paroisse Saint-Eustache : « Donation à Josias Guémard, commissaire ordinaire de l’artillerie de France et bourgeois de Paris, demeurant rue aux Ours, paroisse S.-Nicolas-des-Champs, des deux tiers par indivis [des biens] sur la succession de Vespasien Aubery, écuyer, s(eigneu)r de la Mothe ».

Dans une autre insinuation en date du 27 novembre de la même année, Aubery, écuyer, sieur de la Mothe, demeurant à Paris, rue de Savoie, paroisse Saint-André-des-Arts, et Christophe Aubery, écuyer, sieur de la Mothe capitaine d’une compagnie de chevaux-légers, demeurant ordinairement en son château de la Mothe, présentement à Paris, logé rue Dauphine, susdite paroisse : donnent à Josias Guémard, du tiers par indivis de ce qui leur revient sur la même succession. »

Voilà trois nouveaux personnages d’un coup. L’orthographe de leur nom est différente ce qui est fréquent à une époque où celle-ci n’est pas stabilisée. Les blasons de Christophe et Louis Aub(e)ry me posent question : ils n’ont rien à voir avec le blason Aubry. Voici les deux trouvés dans l’armorial d’Hozier (celui de Philippe n’y est pas mentionné) :

Si le blason de Philippe Aubery est du même acabit, car il semble faire partie de la même famille, il peut difficilement être le frère de René 2 ou son petit-fils : s’il est de la famille de René 1 c’est une famille plus éloignée, ou peut-être un premier mariage, et je n’en sais toujours pas plus sur Jacques. A la Bibliothèque Nationale, au Cabinet des Titres qui rassemble des pièces manuscrites d’intérêt généalogique, les quelques arbres généalogiques et documents disponibles dans les «Dossiers bleus» et les «Carrés de d’Hozier» sur la famille Aubry ne donnent pas non plus d’indication.

Si l’existence de Jacques ne peut être contestée, sa vie reste, pour l’instant, un mystère dont les clés sont peut-être inscrites dans le blason de Philippe ou dans minutes d’un notaire que je n’ai pas encore trouvées. Il reste tout un corpus de documents à explorer aux archives du Calvados et à Paris. Reste aussi ce sentiment qu’il y a quelque chose à chercher du côté des protestants normands puisque quelques indices traduisent leur voisinage et que Jacques est censé naître une dizaine d’années avant la révocation de l’édit de Nantes

Les tests ADN en généalogie

La semaine dernière, dans le cadre du congrès #Rootstech j’ai eu l’occasion d’assister à de nombreuses conférences sur l’utilisation des tests ADN en généalogie. Pour mémoire ces tests sont interdits en France mais très répandus dans le monde anglo-saxon. Ils prétendent fournir des informations sur la filiation, l’origine géographique et même nos ennuis de santé à venir ! N’étant absolument pas biologiste, je me suis intéressée à l’aspect pratique pour un généalogiste. Voici ce que j’ai compris :

Les tests sont plutôt fiables pour établir une filiation en ligne directe

En généalogie, trois éléments de l’ADN sont à distinguer :

  • Le chromosome Y, marqueur du sexe masculin. Il se transmet de façon quasi inchangée au fil des générations. Très utile pour reconstituer une descendance masculine.
  • Le chromosome mitochondrial est l’équivalent féminin permettant de reconstituer les lignées maternelles.
  • Tout le reste, c’est à dire l’essentiel de l’information génétique, est ce que l’on appelle l’ADN autosomal. On en reçoit environ la moitié de notre père et environ la moitié de notre mère, quelque soit notre sexe. Il permet donc de reconstituer des groupes familiaux et des groupes de population. A contrario, on en perd la moitié à chaque génération où il est recombiné avec celui de l’autre parent. Conséquence : à 5 ou 6 générations, les résultats ne sont pas signifiants; parfois même avant. Un orateur avait ainsi un cousin au 3ème degré avec lequel il ne partageait aucun gène. La bonne vieille généalogie classique reste donc bien utile pour retracer l’arbre d’une famille !

==> A 20 générations tous les européens ont un ancêtre commun.

Les tests sont très aléatoires en ce qui concerne l’origine géographique

En effet les principales entreprises fournissant des tests basent leurs résultats sur l’étude de leur propre banque de donnée et sur les résultats de recherches scientifiques établies par les universitaires. Votre ADN est comparé à ces ensembles, par essence incomplets. Les résultats varient donc d’un fournisseur à l’autre (selon la base utilisée), d’un algorithme à l’autre (pour la comparaison), des divisions géographiques et cartographiques utilisées par chaque entreprise etc.. Comme les bases s’enrichissent constamment, les résultats chez un même fournisseur varient également dans le temps. Ils ne sont plus ou moins fiables que pour les populations blanches d’origine européenne, les données possédées pour l’Asie et l’Afrique étant encore trop faibles pour donner des résultats intéressants. Faites aussi attention au marketing car, en regardant bien, les résultats réels sont toujours établis en fourchette de pourcentage et non en valeur absolue. Ainsi si l’on vous dit que vous avez entre 0 et 10 % d’origine hispanique, cela peut être 0 et non le 10 % affiché à première vue.

Les tests sont souvent inutiles voir faux en ce qui concerne la santé

Pour résumer, même si vous avez génétiquement des chances d’avoir un cancer, celui ne se développera qu’en fonction d’autres facteurs notamment en fonction de votre environnement et de votre mode de vie. Se faire retirer un organe parce que l’on a un marqueur pour prévenir un risque de cancer est donc une solution extrême (iste) et inadaptée.

Les tests posent de nombreuses questions éthiques

Les entreprises qui vendent des tests ADN donnent à leurs clients la possibilité de choisir si ils veulent ou non que leurs coordonnées soient visibles par les autres utilisateurs. Mais elles? Que font elles de votre ADN? Elles promettent toutes de ne pas transmettre vos résultats à des compagnies d’assurance santé et s’engagent à les utiliser de façon éthique. Mais qu’est ce que cela veut dire ? Les règles de l’entreprise, sa définition de l’éthique, peuvent changer et un consommateur européen aura du mal à l’assigner en justice car les tribunaux référents se trouvent tous aux USA.

Il devient aussi possible d’établir des listes de populations, procédé de sinistre mémoire. Sans parler des risques de hacking. Une intervenante a aussi attiré l’attention sur la responsabilité qu’une personne qui fait le test, prend vis à vis de ses enfants. Sont-ils d’accord pour devenir ainsi facilement identifiables? Par ailleurs, êtes-vous prêts à ce que les résultats ne soient pas ceux auxquels vous vous attendiez ? Si c’est le cas, comment communiquerez vous la nouvelle à votre famille ? Faut-il le faire ? Bref, l’interdiction de ces tests en France fait sens.

En conclusion…

En conclusion, il n’est pas étonnant que les tests ADN soient tous proposés par des entreprises américaines car nombreux sont ceux qui, là-bas, cherchent leurs racines et l’on a vu que ces tests sont utiles pour établir une filiation. Je peux aussi comprendre pourquoi les enfants adoptés ou issus de PMA ont envie d’y avoir recours. Pour le reste dès lors qu’il n’y a pas eu d’émigration au delà des océans qui aurait coupé le lien familial, rien ne remplacera une étude généalogique classique.

@isahaynes 2019