Une mort sociale : Joseph Aubry de la Noë (1784 -1854)

rugles

Vieille carte postale de Rugles

Il faut toujours vérifier les récits familiaux. Le cas de Jean Baptiste Joseph Aubry de la Noë né à Carpiquet (Calvados), le 9 février 1784,  en est un bon exemple.

Du fils aîné de Michel Aubry de la Noë, les notes du carnet de l’oncle ne disent pas grand chose :

« Joseph a laissé le souvenir d’un grand chasseur et d’une vigueur peu commune qui lui permit un jour de ramener sur la route, en le prenant par le garrot, son cheval tombé avec lui dans un fossé. »

Si l’on se réfère au récit d’ Hippolyte Antoine de la Noë, son frère, Joseph dû quitter sa famille en 1806  (il a 21 ans) pour gagner sa vie après l’expulsion de ses parents de la terre de l’Aubrisserie.

On le retrouve en 1822 témoin au mariage de son petit frère, Antoine, avec Antoinette Héron. Il est est dit chevalier du Lys dans l’acte de mariage.

Par ordre du jour, le 9 mai 1814, le roi Louis XVIII approuve la création de la Décoration du Lys en l’étendant à l’ensemble des gardes nationales de France. Elle était remise aux gardes nationaux après avoir prêté le serment suivant : « Je jure fidélité à Dieu et au Roi pour toujours. » L’attribution de la Décoration du Lys entraînait la remise d’un brevet officiel. Assurant à la nouvelle monarchie la fidélité de l’élite sociale grâce à ce simple honneur, l’attribution de la Décoration du Lys sera sans cesse étendue et elle sera rapidement très largement répandue dans toutes les régions de France puisque des délégations de pouvoir furent données successivement aux généraux, aux ministres, aux préfets et enfin aux maires… Interdite pendant les Cent-jours, puis remise à l’ordre du jour lors de la Seconde Restauration, c’est sous Louis-Philippe, par ordonnance datée du 10 février 1831, que sera définitivement supprimée la Décoration du Lys (wikipédia).

La chronique familiale annonce que : « l’aîné, Joseph, étant mort sans alliance, Olivier hérita du titre transmis à son père à l’extinction de la branche aînée. » 

Elle mentionne aussi la présence de « deux bâtards, Joseph et Pauline, qu’il reconnut in extremis et dont la trace est perdue depuis longtemps. »

Enfin il est précisé : « il mourut en 1825, sans alliance. » 

Les « bâtards » se nomment Frederic Hippolite Joseph, né à Rugles en 1821 et Pauline Rose née à Rugles en 1823 .

Ce « sans alliance » qui revient toujours, est important car tout le problème est là.

Le 18 mars 1835, Joseph épouse à Rugles (Orne), Julie Mary (1795- 1883).  Ils en profitent pour reconnaître leurs deux enfants âgés respectivement de 13 et 10 ans, lesquels perdent donc le statut de « bâtard » mentionné par la chronique.

Ce mariage signe la mort sociale de Joseph auprès de sa famille. Le mot « mort » n’est pas de trop car, Joseph est décédé le 27 décembre 1854 à Rugles. Comment expliquer la date, 1825,  mentionnée par le document familial ?

Mon hypothèse est qu’il s’agit d’une faute de frappe et que l’oncle mentionne 1835 date du mariage de Joseph et Julie. Je penche d’autant plus pour cette hypothèse qu’il dit que les enfants ont été reconnus « in extremis » or cette reconnaissance a eu lieu le jour des noces.

La famille de Joseph n’assiste pas au mariage mais sa mère, Louise Adélaïde Duprey de Mesnillet, donne son consentement ainsi que la loi le réclamait à l’époque. Ce n’est pas le cas de son père, qui mourra l’année suivante (mais à 79 ans, on ne sait pas s’il avait encore toutes ses facultés).

Comment expliquer cette attitude ?

 Outre la question de la naissance des  enfants hors mariage, scandaleuse à l’époque,  il y a aussi un enjeu social :

  • Julie est une roturière, chose inacceptable pour la noblesse de ce temps là.
  • Son père est garde-champêtre à Curcy-sur-Orne. Le milieu social est donc différent. Si l’on ajoute à cela que les La Noë se disent « Marquis de Curcy » et qu’il s’agit du même endroit, on imagine le reste .

Chose surprenante, et qui donne des sueurs froides à la généalogiste que je suis, l’acte de mariage mentionne que les actes de naissance des enfants ont été falsifiés : les mères des enfants, n’étaient pas leurs mères réelles.

Sur l’acte de naissance Frederic Hippolite Joseph daté du 24 juin 1821, sa mère est Marie Dufour âgée de 22 ans, fille de Thomas Dufour et de Marie – Francoise Gosselin.

Sur l’acte de naissance de Pauline Rose, le 20 avril 1823, la mère est Julie Marie Saint Jean, « fille âgée de 25 ans ».

Les deux enfants sont nés dans la maison de leur père. Pourquoi le nom de la vraie mère n’a-t-il pas été mentionné ? Voulait-on préserver la réputation de Julie? Que penser de celle des femmes qui ont servi de prête-nom?

Quoiqu’il en soit, après son mariage, le couple demande et obtient une rectification de l’Etat civil de ses enfants auprès du tribunal de première instance de l’Eure le 10 mai 1835, jugement enregistré sur les livres de l’Etat civil de Rugles le 30 mai.

Les époux ne semblent pas avoir eu à subir de conséquences pénales ou civiles de ce mensonge.

L’acte de mariage et l’état des pensions de l’Eure nous apprennent que Joseph Aubry de la Noë était receveur des impôts indirects à Rugles depuis 1821.

Descendance :

  • Frederic Hippolite  Aubry de la Noë s’est marié en 1848, à Verneuil-sur-Avre, avec Françoise Morice.  Ils ont eu au moins un fils :
  • Jules Frédéric Auguste, né à Brionne le 21 août 1849.

Je ne sais si sa descendance se poursuit jusqu’à nos jours. Il y a peut-être un(e) petit(e) Aubry de la Noë de cette branche qui trottine quelque part…

Sources:

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